Vignettes de ThaïlandeRencontre avec un asiate incorrigible Fasciné depuis l'adolescence par l'Inde mythique et éternelle, Michel Muscadier, qui fut interprète-traducteur au Laos et journaliste-pigiste à Saigon, a émigré à Bangkok pendant la guerre du Vietnam. II collabora au Bangkok Post avant de prendre la direction de la Cinémathèque Régionale Française pour l'Asie du Sud-Est, qu'il quittera en 1994. II vit en Thaïlande depuis 1964.
Question de journaliste: Vous êtes sans doute actuellement l'un des plus anciens résidents étrangers de Thaïlande, qu'est-ce qui vous a donc amené à cette distinction ? Michel Muscadier: La trajectoire ne fut pas directe mais le cheminement s'explique très bien. Tout jeune, je me suis intéressé à l'hindouisme, notamment grâce aux livres d'Annie Besant (décédée en 1933, un an avant ma naissance) et aux enseignements de la Société Théosophique.
Je suis parti pour l'Inde par la route, en juin 1954 (je n'avais pas 20 ans). Exactement comme les hippies post-soixante-huitards, mais avec plus de 15 ans d'avance. Quelques semaines en Turquie, Istanbul, Ankara, puis six mois en Iran. Les Iraniens étaient très accueillants car très francophiles.
Après des adieux émouvants à l'ancienne Perse, j'ai fini par prendre l'autocar jusqu'à la frontière afghane, puis Herat, Kaboul, trois jours de piste dans le désert, tout le monde était très gentil, j'étais le seul étranger. Puis entrée dans le sous-continent indien par la Khyber Pass (chantée par Kipling) et descente à Peshawar, au Pakistan. [NDLR: Ce nom (Pakstan, en ourdou d'origine persane) peut se traduire par 'Pays' (stan) des 'Purs' (pak), purs au sens de 'vrais musulmans'. C'est aussi l'acronyme formé (d'après leur dénomination anglaise) par les 5 provinces qui le composent: Punjab, Afghania (à la frontière du nord-ouest, limitrophe de l'Afghanistan), Kashmir, Sindh et Baluchistan]
Dans la foulée, j'ai passé peu de temps au Pakistan, invité par un Français qui m'a offert l'hospitalité à Batapour, la ville des usines Bata, près de Lahore, et ensuite, continuation sur le Pendjab indien (Amritsar, Jullundur), puis le Cachemire, somptueux, un mois sur les house-boats de Srinagar. Ensuite Pahalgam et le fameux pèlerinage du mois d'août au «Shiva Lingam» d'Amarnath (une stalagmite de glace géant), trois jours à crapahuter, parfois avec de la neige jusqu'aux genoux.
Redescendu en plaine, partout où j'allais les gens m'invitaient et m'offraient le gîte et le couvert. Néanmoins, pour subsister, j'ai écrit des articles dans la presse locale de langue anglaise, Amrit Bazar Patrika et le Statesman, notamment. Je suis resté en Inde jusqu'en juillet 56, j'ai vu tout le nord-ouest et toute la vallée du Gange (j'ai fait étape à Bénarès, bien sûr). J'ai rencontré beaucoup de gentillesse et d'hospitalité, j'y ai appris l'anglais en lisant et par la pratique.
Mais à Calcutta, surprise, le vice-consul de France me dit «Voilà, votre feuille de route est arrivée. Vous devez être incorporé dans les trois jours au 458ème groupe d'artillerie anti-aérienne coloniale, le GAAC». Je n'avais pas les moyens de rentrer en France et il n'avait pas de budget de rapatriement, alors il m'a suggéré: «Vous avez l'air d'aimer l'Asie, pourquoi ne pousseriez-vous pas jusqu'à la base aérienne française de Xénô, au Laos (province de Savannakhet), qui existe en vertu des accords de Genève de 1954, là-bas ils vous feront faire votre service militaire». ![]() [458e Groupe d'Artillerie Anti-aérienne Colonial] J'ai accepté. J'ai payé pas trop cher un vol jusqu'à Rangoon où l'attaché militaire m'a dit «Allez voir mon collègue à Bangkok». J'y suis arrivé en août 56, je me précipite à l'ambassade, l'attaché militaire me prévient «N'allez pas directement à la base de Xénô, allez plutôt voir mon collègue à Vientiane», j'ai donc passé trois mois à Vientiane où j'ai servi d'interprète-traducteur français-anglais, ça ne courrait pas les rues en 1956 au Laos, et puis l'ambassade a fait la demande au ministère des armées, un fonctionnaire a dû penser «Encore un qui veut se planquer et comme il n'a pas d'excuse, on va le faire revenir, aux frais de l'État», en vertu du règlement de 1909 pour les militaires français isolés à l'étranger. Donc, j'ai pris l'avion à Vientiane sur Air Laos, et ensuite embarquement sur un Super Constellation à Saigon.
Je me suis retrouvé à Paris en caserne au mois d'octobre 56, et puis trois jours après, le jour de mes 22 ans, on me remettait mon paquetage, à Coulommiers. L'hiver, les bouseux, les paysans, rien de très exotique, c'était très dur.
Je suis allé Porte de Pantin voir un Kabyle que je connaissais et qui s'était fait réformer en simulant la schizophrénie, c'était un intellectuel, il ne voulait pas se trouver devant le choix de devoir soit tirer sur des compatriotes en Algérie, soit déserter.
D'abord je suis resté isolé, pendant 24 ou 48h, chaque bras et chaque pied attaché à un barreau, on a procédé à un lavage d'estomac, c'était douloureux. Après on m'a désentravé et on m'a mis dans une espèce d'antichambre où il y avait les vrais et les faux suicidés. Il ne faut pas oublier que c'était la guerre d'Algérie et il y avait d'autres simulateurs, qui en venaient, et de vrais suicidés. Imaginez le tableau, tout le monde se méfiait de tout le monde. Finalement j'ai été libéré au mois d'avril, après trente mois sous les drapeaux. J'avais réussi entretemps à obtenir un pré-visa [de la France] pour le Laos. En ce temps-là, les autorités laotiennes avaient peur que des anciens Français de l'Indochine ne retournent au Laos sans avoir de travail, alors on exigeait un pré-visa français, et par chance j'ai obtenu une autorisation de rapatriement par bateau. 21 jours de Marseille à Saigon où il y avait un reliquat d'intendance française qui m'a pris en charge à l'arrivée, le temps d'avoir mon vol pour Xénô.
Donc, je suis arrivé au Laos et là j'étais bien embêté, c'était la galère, j'ai donné des leçons de français à Savannakhet, puis je me suis retrouvé à Vientiane comme employé de commerce et aussi interprète-traducteur français-anglais pour une commission internationale de contrôle des accords de Genève de 1954, et puis finalement je suis devenu pigiste pour Associated Press et Reuters (photos et communiqués).
Mais un beau jour, j'en ai eu marre du Laos. Il y avait très peu de jeunes, j'avais 25 ans, le pays était très beau mais je me sentais un peu décalé, n'appartenant pas à la génération de la guerre d'Indochine, ni à celle des colons.
Alors je suis parti à Saigon, j'ai redonné des cours de français, j'ai écrit des articles (que j'ai toujours dans mes archives) dans le Journal d'Extrême-Orient, un vieux journal français qui n'a pas survécu à la guerre. J'ai fait quelques reportages, j'ai couvert la chute de Ngo Dinh Diem (1er novembre 1963) qui a bien sûr fait la 1ère page, mais mon contrat n'a duré que neuf ou dix mois, ensuite j'ai travaillé pour le Vietnam Nouveau, autre journal francophone.
Et puis j'en ai eu assez du Vietnam. Je n'aimais pas vraiment le pays, la mentalité, et de plus à l'époque, j'ai réalisé que le temps jouait contre le régime sudiste, qui, en fait, est tombé le 30/04/75.
Mais je n'ai pas attendu jusque là. Je connaissais la Thaïlande, j'y avais deux amis journalistes, l'un d'eux m'a dit «Faut faire un visa non-immigrant à l'ambassade de Thaïlande à Saigon».
J'ai enseigné ici et là les premières années, j'ai vivoté, il n'y avait pas de profs de français, j'ai trouvé des élèves facilement, ça ne me déplaisait pas trop et ça me laissait une certaine liberté. Je ne gagnais pas des masses mais j'avais peu de frais, j'étais jeune.
Voilà, je suis entré en fonctions le 1er juillet 1968 comme auxiliaire (puis contractuel) culturel, payé au mois. J'y suis resté jusqu'à ma retraite en 1994. Nous passions des films en 16 mm, en français sous-titrés en anglais et destinés à être distribués dans les 15 pays de la région.
Maintenant, je veux finir ma vie ici, car en réalité j'ai fui l'Europe, et aujourd'hui plus que jamais, il y a des problèmes de sécurité que nous n'avons pas ici, je suis de la vieille génération, celle qui a connu un métropolitain où on pouvait se promener à toute heure dans les couloirs de correspondance, tranquillement, sans risquer de se faire agresser. Les malandrins n'étaient pas dangereux, les voleurs n'étaient pas armés, c'est une France qui a disparu. La France que j'ai connue, c'est celle de 1959 que j'ai quittée pour venir vivre en Asie définitivement. Donc, tous comptes faits, sur mes 74 ans, je n'ai vécu que 20 ans en France, à part de brefs séjours par la suite, de quelques jours à quelques semaines, dont une fois moins de deux mois en 1974. Et j'ai vu ici tous les différents changements de régime, les dictatures, les coups d'état, les manifestations sanglantes.
Pour le dernier [coup d'état] en date, je dois avouer que j'ai dormi, je me suis couché plus tôt que d'habitude. Mon fils adoptif thaï est venu me réveiller en me disant «Tu sais Michel, il y a un coup d'état, on l'a annoncé tout à l'heure !». J'ai répondu «Merci, j'aurai tous les détails demain». Je me doutais qu'il serait pacifique celui-là ! Propos recueillis par Raymond Vergé Article ajouté le 2008-03-26 , consulté 203 fois CommentairesLiensVoir les articles de la catégorie " Portrait d'artistes "Retour aux articles |