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D'où viens-tu, Farang ?

[Le Chevalier de Chaumont présente
une lettre de Louis XIV au roi Narai, en 1685]

           L’origine du mot “Farang” en thaï est sujette à caution. Plusieurs sources parlent de la transcription du mot “Français” datant de l’époque des ambassadeurs envoyés par Louis XIV en pays de Siam et qui phonétiquement aurait donné “Farangset”, (aujourd’hui d’ailleurs toujours en vigueur !) et qui plus tard aurait été tronqué en “Farang” pour désigner tous les occidentaux, de la même manière que l’on dit les “Gringos” en Amérique latine (hispanophone) pour parler de tous les blancs, qu’ils soient nord-américains ou pas.

 

          Mais revenons sous nos latitudes: les Thaïlandais ont du mal à prononcer deux consonnes accolées, comme FR, et ils les séparent donc par la voyelle A, d'où la syllabe “FAR”.

          En outre, il n’y a pas, en langue thaïe, notre équivalent de la voyelle “A” nasalisée, c'est-à-dire “AN”. Ils sont obligés de transcrire par “ANG”, en rajoutant la consonne NG, appelée “NGAU-NGOU” dont la prononciation, soit dit en passant, se trouve hors de portée de la plupart des… farangs. C'est ainsi que FRAN (de “FRANÇAIS”) serait devenu FARANG...


[Baptème de Clovis, +/- en 496 ou 498, roi des Francs de 481 à 511]

       On ne peut non plus ignorer la possibilité de l’assimilation du terme arabo-persan “FIRANGUI”, qui pourrait venir de “FRANC” (à l’origine, terme générique pour les peuplades germaniques) et désignant celui qui vient de l’ouest (comme les croisés, puis les colons européens).

         Or justement les marchands arabes et/ou indo-musulmans ont beaucoup fréquenté les côtes du Siam pendant des siècles et des siècles (amen). D’ailleurs, en thaï, le mot “FARANG” désigne aussi la goyave, fruit que l’on trouve en Inde et en Amérique tropicale, et le mot “MANN-FARANG” se traduit par “pomme de terre”, deux produits manifestement venus de l’extérieur, c'est-à-dire amenés par des “FARANGS”.

         Et vu la tendance très asiatique à prononcer les “R” comme des “L”, c’est “FALANG” que vous entendez le plus souvent, car si nous parlons beaucoup des Thaïlandais entre nous, ils parlent aussi beaucoup de nous entre eux!

Raymond Vergé

Farang comme-ci, Farang comme ca? 
Par Michel Muscadier (publié dans Gavroche – Juin 2004)

        Très vite, l'Occidental en Thaïlande découvre qu'il appartient à un groupe humain particulier dont les membres sont dénommés Farang en langue thaïe.

          Si pour les Thaïlandais tous les Blancs de notre planète sont des Farangs avant d'être des Européens, des Américains ou des Russes, l'origine en vient des Croisades durant lesquelles les Francs - ancêtres des Français actuels - jouèrent un rôle déterminant, tant et si bien que tout le Proche-Orient arabo-turco musulman en vint à designer tout Croisé par le nom générique de Franc puis, par extension, tout Occidental en terre d'Islam. En Perse, le génie de la langue persane modifia le Franc (ou Frank) en Farangi (ou Faranji).

          Or un courant d'échanges commerciaux entre les royaumes de Perse et d'Ayutthaya se développa considérablement à partir du XVIème siècle de l'ère chrétienne grâce aux marchands persans dont certains se fixèrent définitivement en terre de Siam. C'est ainsi que les habitants d'Ayutthaya entendirent parler des Farangi ou Farangji avant même l'arrivée des premiers Européens. Mais la langue thaïe étant dépourvue du "ji" et du "gi", les Farangji ou Farangi se trouvèrent condamnés à devenir des Farangs par un processus naturel de thaïcisation.

          Curieusement, pendant la seconde guerre - l'américaine, pas la française - du Vietnam, des militaires Noirs Américains se voyaient fréquemment baptisés Farang Dam (Farang Noir) par certains autochtones.

          Neutre à l'origine et encore la plupart du temps dans la conversation de nos jours, le terme de Farang peut prendre une connotation péjorative soit dans la bouche d'un Thaïlandais, soit dans l'esprit d'un Farang qui, à tort ou à raison, le perçoit bien ainsi.

          Pourtant, le degré d'étrangeté ou de Farangjivité d'un Farang par rapport à la société thaïlandaise tient essentiellement à l'acuité de son niveau de perception de l'espace social dans lequel vivent les Thaïlandais d'aujourd'hui. Si cette compréhension globale et en profondeur du monde thaï est ressentie et tenue pour réelle par les interlocuteurs thaïlandais d'un Farang donné, sa condition dans l'état de Farangjivité s'en trouve, dès lors, considérablement améliorée.

           Ainsi la connaissance de la langue jointe à un sens aigu de l'observation du milieu par un Farang réceptif peut, éventuellement, parvenir à créer d'authentiques passerelles de compréhension entre un Occidental et son environnement humain thaïlandais.

         Autres lieux, autres temps, il y a de cela une cinquantaine d'années, l'écrivain français Jean Hougron avait tenté par un néologisme de son cru - Asiate - de définir un Farang évoluant dans un univers mental complexe tenant à la fois de l'Occident et de l'Orient étroitement imbriqués.

        Du touriste qui passe sans voir et surtout sans comprendre, du voyageur averti mais désorienté au résident établi pour le meilleur et pour le pire depuis des décennies dans son pays d'adoption, nombreuses sont les nuances qui différencient les uns des autres sur l'invisible échelle de la Farangjivité dans sa subjectivité sans cesse fluctuante.

          Tel Farang quoi qu'il fasse sera toujours totalement Farang après un demi-siècle de séjour en Thaïlande, alors que tel autre, après un laps de temps bien moindre que le précédent, aura perdu une plus ou moins grande proportion de sa Farangjivité dans la perception qu'auront de lui les Thaïlandais.

       Telle la théorie de la relativité d'Einstein, la Farangjivité a la trompeuse apparence du réel dans l'illusion et de l'illusion dans le réel, à la fois incontournable et incontrôlable dans son imprévisible évolution. Considérer un Farang comme un Thaïlandais, c'est, a contrario, le plus beau des compliments qu'un Thaïlandais puisse faire à un Blanc.

        Si moralité il y a, c'est que le Farang des uns n'est pas forcement le Farang des autres. Et puis, au royaume de Siam, on a toujours besoin d'un plus Farang que soi...



28/04/2011
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