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L’alpha et l’oméga siamois

Selon un consensus tacite et une volonté expresse parmi les historiens de la langue thaïe, l’alphabet siamois tel qu’on le connaît aujourd’hui aurait été codifié par le roi Ramkhamhaeng (royaume de Sukhothai) à la fin du XIIIème siècle. Cette pieuse assertion est basée sur la découverte de la célèbre stèle prétendument inventée par le vénérable roi Mongkout (Rama IV), monarque éclairé s’il en fut, qui régna magnanimement de 1851 à 1868.

Mais ces inscriptions «pétroglyphes» (gravées dans la pierre) ont fait l’objet d’une grande controverse, encore non résolue à ce jour. Aussi, nous ne nous mêlerons pas de cette polémique, d’autant plus qu’en 2004, un brillant chercheur britannique (Michael Wright, décédé en 2009, après quarante-cinq années passées en Thaïlande) a été menacé d’expulsion, accusé de lèse-majesté, pour avoir mis en doute l’authenticité de ce présumé document «lithographique».

 

D’ailleurs, pourquoi débattre sur un sujet sensible, voire tabou puisque participant du concept même de la Nation siamoise dans toute sa magnificence? Non, allons plutôt à l’essentiel: il suffit d’avoir usé un tant soit peu ses blue jeans (Levy Strauss, 501 only) sur les bancs des Langues O’ (Porte Dauphine, Paris) et traîné ses baskets déglinguées dans le Nord de l’Inde, pour se rendre à l’évidence.

A L’ORIGINE ÉTAIT LE SANSKRIT

Allez, je vais vous livrer un scoop dont vous n’avez certainement rien à faire (pas plus que le Thaïlandais moyen d’ailleurs, qui n’en a cure): l’abécédaire siamois, quel qu’en soit le génial initiateur, a été délibérément et judicieusement calqué, dans sa nomenclature du moins, sur l’alphabet «devanâgarî» (voulant dire littéralement «de la cité des dieux») servant à écrire le sanskrit originel (puis le hindi, le népali, le marathi et plusieurs autres langues indiennes modernes).

 

Au risque de vous barber, sachez que le terme «sanskrit» signifie «qui a été validé/homologué/sacralisé (i.e. rendu parfait) par une cérémonie rituelle. Tout simplement. Mais ici point de fantaisie charlatanesque, que du scientifique.

 

Dans l’alphabet «devanâgarî», l’ordonnancement des consonnes a été élaboré de manière organique et rationnelle, les phonèmes étant classés en séries, suivant leur point de localisation physiologique dans la cavité buccale. On part du bas et on remonte vers la sortie. Dans chaque série, on trouve d'abord la consonne sourde, puis la sourde aspirée, ensuite la sonore, la sonore aspirée, puis la nasale qui ponctue la séquence.

 

A noter que, dans l’orthographe des mots, chaque nasale sera associée uniquement à une consonne de son groupe, comme le ‘m’ l’est avec le ‘b’ et le ‘p’ en latin.

 

En sanskrit, la voyelle inhérente à chaque consonne (il en faut bien une) est le ‘eu’ tendance ‘a’. En siamois, c’est le ‘o’ tendance ‘au’.

 

Nous avons donc, à partir de la base (glottale), cinq groupes de consonnes: les gutturales, les palatales, les cérébrales, les dentales et les labiales. Il n’y a pas loin, de la gorge aux lèvres... Les cérébrales sont des rétroflexes (i.e. la langue vient toucher l’arrière du palais), phonèmes que nous n’éructons point en Occident. 

 

Ensuite, les quatre liquides (ça coule de source!), puis les trois sifflantes (liquides et sifflantes sont aussi classées de par leur positionnement de l’arrière vers l’avant de la cavité buccale) et enfin l’aspirée. Ouf. Cela fait trente-trois (comme chez le médecin). Même nombre dans l’alphabet khmer (indirectement issu de l’écriture sanskrite), dont se serait inspiré notre bon roi Ramkhamhaeng, mais pour répondre aux exigences de la phonétique siamoise, il en a rajouté onze, ce qui, d’après ma calculette, fait un total de quarante-quatre (divisées en trois classes: basses, moyennes et hautes, déterminant le ton de leur voyelle associée).

 

Cette classification délibérément «orthophonique» (gutturales, palatales, cérébrales, dentales, labiales, liquides, sifflantes et aspirée), est clairement mise en évidence dans l’alphabet «devanâgarî», alors qu’en siamois, la séparation entre les groupes de consonnes n’est pas du tout indiquée, gommant regrettablement les angles saillants de l’architecture phonologique.

 

Dans notre alphabet romain, les voyelles s’insèrent parmi les consonnes, alors qu’en sanskrit et en siamois, elles forment un groupe entièrement à part. En sanskrit, les voyelles ont une forme entière lorsque isolées et une forme abrégée lorsque associées à une consonne. En siamois, elles n’ont qu’une forme abrégée, ne pouvant exister qu’avec le support d’une consonne.

 

Vous aurez noté au passage que l’alphabet «devanâgarî» s’écrit [suspendu] sous la ligne, le siamois au-dessus. Et de gauche à droite tous les deux, sans majuscules ou minuscules. Dans les deux cas, les syllabes se prononcent comme elles s’écrivent, ce qui n’est pas toujours le cas en français et en anglais, pas exemple. En sanskrit, les consonnes ‘ligaturées’ (non dissociées par la voyelle inhérente) voient leurs équivalentes siamoises séparées, pour faciliter l’élocution.

 

De même qu’en sanskrit, les voyelles de l’alphabet siamois se placent, selon les besoins, avant, après, sur ou sous la consonne qu’elles accompagnent. Chaque voyelle peut-être courte ou longue. Une particularité du siamois sont les diphtongues (comme ao) et les triphtongues (iao) impliquant donc jusqu’à trois signes diacritiques entourant la consonne (avant, sur et après). L’autre spécificité (que l’on ne trouve pas en sanskrit) est constituée par les quatre signes indiquant le ton (moyen, bas, descendant, haut, ascendant) et placés sur la consonne ou avec la voyelle accompagnant la consonne (le ton moyen étant indiqué par l’absence de signe).

 

Pour corser le tout, on trouve aussi sur certaines consonnes un signe indiquant que la voyelle (même inhérente) est brève, et un autre, uniquement sur la syllabe finale, rendant la consonne muette. Dans ce cas, il s’agit de mots d’origine sanskrite et/mais de plus en plus de mots anglais ‘intégrés’ subissent le même sort (town-house sera prononcé thao-hao).

 

Si le siamois n’a emprunté au sanskrit aucune règle grammaticale, il s’est toutefois enrichi d’un vaste vocabulaire qui se retrouve surtout dans les termes ‘savants’. Par exemple, ‘phassa’, le langage, vient directement de ‘bhasha’ en sanskrit (indonésien et malais: bahassa).

 

LA  LANGUE DU BOUDDHA

Impossible, naturellement, d’ignorer l’importance et l’influence déterminantes du ‘pali’ (prononcé ‘bali’ en siamois), dialecte directement issu du sanskrit, supposément parlé par le Bouddha lui-même et qui, en tout cas, a servi à rédiger les textes sacrés bouddhiques. Il est toujours très largement utilisé dans la liturgie contemporaine (comme l’était le latin chez nous avant le Concile Vatican II [1962-1965]). Par exemple, le mot sanskrit ‘dharma’ (religion, loi universelle) devient ‘dhamma’ en pali et ‘thamma’ (vertu, justice) en siamois. Notez le glissement sémantique: en thaï, le mot ‘thamma-da’ veut dire ‘ordinaire, courant’, dans le sens de conforme à la norme (issue de la loi universelle), belle façon de sous-entendre que le sacré imprègne le quotidien…

 

Dans l'alphabet siamois, chaque consonne est traditionnellement associée à un mot typique l'ayant en initiale, comme dans l’alphabet international (Alpha, Bravo, Charlie, Delta, Echo…). Ce système d’appellation/identification mnémotechnique remonte loin: c'est au Moyen-Orient (Phénicie, Mésopotamie) que serait né le premier alphabet, les lettres désignaient alors des objets ou animaux courants (les deux premières lettres de l'alphabet phénicien "aleph" et "bêt" désignent le taureau et la maison, elles sont à l'origine du mot "alphabet").

 

L’ordre de notre alphabet romain résulte de plusieurs siècles d’évolution de différents langages (phénicien, grec, hébreu, assyrien, babylonien…). Il est ''quasiment'' fixe depuis l'invention de l'imprimerie (attribuée à Gutenberg, 1400-1468)... L’origine du sanskrit remonterait à près de deux mille ans mais l’élaboration de l’alphabet «devanâgarî» daterait du XIIème siècle de notre ère. L’influence de la culture indienne s’est progressivement étendue [sur plusieurs siècles] dans toute l’Asie du Sud-Est. La plupart de ceux qui y font référence au quotidien n’en ont pas conscience mais entretiennent pourtant sa pérennité. C’est la preuve du génie des grandes civilisations.

Raymond Vergé

Ce ‘graphique’ a été élaboré par Luke Cassady-Dorion (http://blog.luke.org/2008/08/02/528) qui s’est lui-même basé sur le tableau tiré de la page http://www.sanskrit.org/www/Sanskrit/SanskritPronunc.htm
Autre référence: http://www.omniglot.com/writing/thai.htm



16/08/2012
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