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Morgan Sportès - Entretien - Pattaya


Lauréat du Prix Interallié 2011 et Globe de Cristal 2012 pour «Tout, tout de suite» (un ‘roman-enquête’ publié chez Fayard), Morgan Sportès était de passage en Thaïlande au mois d’août dernier (2012). Il a accordé une entrevue exclusive au Paris-Phuket. Voici quelques extraits d’un entretien «à bâtons rompus» échangé avec un écrivain fort prolixe sur la passion qui l’anime et l’amène à jeter des passerelles sur l’espace et dans le temps.


[Morgan Sportes, Pattaya, aout 2012 - capture video, d'ou le flou pas tres artistique]

Paris-Phuket: Qu’est-ce qui vous fait courir en ce moment?

Morgan Sportès: J’arrive du Japon, j'ai passé deux mois à Nagasaki où j'ai travaillé sur un sujet un peu similaire à celui de mon roman-historique «Pour la plus grande gloire de Dieu» [Éditions du Seuil, 1993] dont l’action se situe à la fin du XVIIe siècle. L’arrivée des troupes françaises au Siam a eu lieu en 1687 mais, comparativement, cela s'y est déroulé de façon relativement plaisante, même si l’expédition française a été une catastrophe. Les spadassins de Louis le quatorzième ont été assiégés à Bangkok pendant six mois, puis on les a laissés se rendre et enfin repartir.

Il y n’a eu qu’une centaine de morts au maximum dans ce conflit, et quelques persécutions s’en sont suivies. Les missionnaires se sont fait un peu tirer sur les poils de la barbe, mais ça n'a pas été trop méchant, tandis qu'au Japon, il s’agissait carrément de liquider l'influence occidentale, notamment des Espagnols, des Portugais et des chrétiens en général. Car contrairement au Siam, il y avait eu énormément de conversions au catholicisme, celui-ci ayant profité d'une période d'anarchie et de guerres intérieures entre les seigneurs locaux, pour s'installer, fin XVIe, début XVIIe.

De grands notables régionaux s’étaient convertis pour toutes sortes de raisons et d'intérêts, car ils bénéficiaient notamment du commerce et faisaient beaucoup de profits avec Macao (territoire portugais de 1557 à 1999), mais dès lors que le Shogoun [Général en chef des armées, du XIIE au XIXE siècle] a réunifié le Japon, le christianisme a été interdit, on a expulsé les Portugais et les Espagnols et même leurs femmes [japonaises] et leurs enfants métis. Environ 30 000 chrétiens ont été passés par l'épée lors de la révolte des paysans catholiques de Shimabara (à 70 km de Nagasaki) en 1637.

Entre autres conséquences anecdotiques au Siam: la femme du célèbre Constance Phaulkon (1647–1688, premier ministre du roi Naraï), était métisse, fille d'une Japonaise catholique et d'un père jésuite lusitano-bengali ayant fui les persécutions. Certains [chrétiens] se sont réfugiés aux Philippines, d’autres au Siam. A Ayutthaya, on peut encore voir de nos jours les vestiges du quartier japonais (Baan Yipoun, en thaï). Il y a même un musée, en face du «Baan Portuguet» (quartier portugais). Pour moi, qui passe d’un pays à l’autre, ces évènements d’il y a 300 ans restent très frais, très actuels.

Car figurez-vous que, comme de nos jours, il y avait déjà à l’époque des échanges commerciaux sur une grande échelle, des importations de bois surtout, du Siam jusqu’à Nagasaki, et, entre les deux, Macao prospérait du fait de ce négoce. Je voyage en Asie avec toujours une arrière-pensée historique, entretenant une «dialectique», i.e. un dialogue, des correspondances entre le passé et le présent. De plus, j'ai beaucoup d'amis en Thaïlande où je viens depuis très longtemps.
P.-P.: Justement, en quelles circonstances êtes-vous venu ici, en Thaïlande?
M. S.:
La toute première fois en 1973, pendant la guerre du Vietnam (deux ans avant la chute de Saigon), comme coopérant, car ceux qui comme moi faisaient des études supérieures pouvaient choisir d’être enseignants à l’étranger pour une période deux ans, au lieu de «servir» sous les drapeaux. A 23/24 ans, j’ai donc été posté à l'université de Chiangmai comme professeur de littérature française. J’y ai fait toutes les bêtises que peut faire un jeune homme de cet âge et qui m'ont permis de mieux comprendre celles que faisaient les mousquetaires de Louis XIV à la fin du XVIIe. Imaginez de jeunes aristocrates, les fameux cadets de Gascogne, les petits frères de d'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis, voire de Cyrano de Bergerac, dont ils avaient à la fois le panache et l'arrogance, ce qui était catastrophique pour les relations diplomatiques en Asie.

Et comme de coutume, les officiers français gardaient la solde, ils ne payaient pas leurs soldats, alors ceux-ci vivaient sur le terrain, ce qui voulait dire qu'ils volaient des cochons et violaient les filles, ça faisait désordre. Tout cela est consigné dans les documents historiques de l'époque. Les archives sont mon fonds de commerce, la mine dont j’extrais les pépites, lors de recherches laborieuses et vertigineuses.

Des témoignages attestent que les soldats français plongeaient tous nus dans la rivière (Chao Phraya) à Ayutthaya, et puis quand ils voyaient passer des bateaux avec des filles qui ne portaient pas de soutien-gorge, ils les renversaient et sautaient sur leurs proies.

J'ai trouvé tout cela aux archives très fiables des Missions Étrangères de Paris. Ces «ragots», ne figurent uniquement que dans des manuscrits, et non pas dans des livres imprimés, officiels, avec la formule «Privilège du roi». Et ces documents racontent que les Français se sont fait détester au bout de quinze jours, alors qu'en principe, ils étaient venus avec de louables intentions, protéger le roi de Siam contre les vilains Hollandais, lequel roi de Siam s'est appuyé ensuite sur les mêmes vilains Hollandais contre les vilains français venus l'aider.Une des caractéristiques des Français était leur hygiène approximative. Il faut dire que Louis XIV lui-même ne prenait qu’un bain par an, et ce pour des raisons médicales uniquement, car cela usait la peau! Et c'était comme cela en France jusqu'après la deuxième guerre mondiale: les Français n'avaient pas de salle-de-bains, on se douchait une fois par semaine, sauf chez les grands bourgeois. D'ailleurs, dans mon livre, je cite une anecdote amusante: les ambassadeurs du Siam sont allés en France, et tout le long du parcours de Brest à Versailles, ils s'arrêtaient tous les jours pour se savonner dans la rivière, ce qui provoquait des attroupements, des milliers de badauds venant voir ces étranges visiteurs se baigner quotidiennement, c'était un évènement hors du commun.
P.-P.: Quelle est, en tant qu’écrivain-historien-romancier, votre manière de fonctionner?

M. S. : Il y a toujours [eu] chez moi cet aller-retour entre le passé et le présent. En fait, je ne vis pas les époques alternativement mais simultanément. Chaque fois que je reviens à Bangkok, je fais un voyage dans le temps, plutôt jouissif. Au début des années 70, on allait à l'Atlanta Hotel (Sukhumvit Soï 2), devenu depuis une institution [un hôtel de légende] mais qui était alors très pouilleux, un repère de junkies.

Et il y avait aussi le Malaysia Hotel [Rama 4, Soi Ngamduplee, Lumpini], un lieu de rendez-vous pour les hippies. 

Tout comme le Grace Hotel (Sukhumvit Soï 3): il n’y avait pas comme aujourd'hui des Moyens-Orientaux sexagénaires, arborant djellaba et turban, mais de jeunes G.I.’s (sigle de l'anglo-américain «Government Issue», ou General Infantry», les fantassins!), qui repartaient au front quelques jours ou quelques semaines plus tard. Ils avaient 20 ans et (cantonnés à Udon Thani ou Khorat), ils venaient là pour claquer leur solde. Les filles gagnaient en quelques nuits ce qu'elles «récoltaient» en un an dans les rizières. Il y avait ce petit côté festif de la «Libération de Paris» (rock’n roll, jazz, chewing-gum et bas nylon). Sur les jukebox, on écoutait John Baez, Simon & Garfunkel, Jimi Hendrix, The Who... Aussi bien les «marines», les hippies et autres junkies. Car il ne se fumait pas que du tabac. Et pourtant, déjà, dans cette atmosphère psychédélique sur fond de guerre impitoyable (Apocalypse now!), je songeais aux mousquetaires de Louis XIV, livrés à eux-mêmes dans cette Asie énigmatique. Même après «Mai 68», en France, peu de gens pouvaient situer la Thaïlande sur une mappemonde.

P.-P.: Quel était le contexte sociopolitique prévalent?

M. S.: Plutôt tragique. En octobre 73, à Bangkok, je suis tombé en plein dans les émeutes, les manifestations estudiantines. Il y avait trois généraux fascisants qui gouvernaient [Thanom Kittikachorn - ถนอม กิตติขจร, son beau-frère Praphat Charusathien - ประภาส จารุเสถียร, et le fils de Thanom Kittikachorn, prénommé Narong [ณรงค์]. On les appelait les trois tyrans. Ils ont brutalement réprimé la révolte d'opposants, taxés de communistes, à balles réelles, j'ai assisté de loin au mitraillage.

 

 

 

J'avais beaucoup d'amis parmi les étudiants, dont celle qui deviendra ma traductrice, Kanika Chansang - กรรณิการ จรรย์แสง.

 

 

A Chiangmai, il y avait beaucoup d'étudiants qui, comme les gardes rouges maoïstes, portaient la chemise bleu-indigo des paysans [seua-mau-haum, เสื้อหม้อห้อม], très à la mode. On allait discuter avec le petit peuple des campagnes, il y avait tout un romantisme Che Guevarien, et comme ça j'ai rencontré ensuite plusieurs leaders de gauche, dont un journaliste que je ne nommerai pas et qui me disait: «Je m'use les doigts à écrire contre la CIA». Aujourd’hui, il est devenu conseiller de la sœur de Thaksin, tout comme en France les soixante-huitards ont basculé dans le système, devenant bushistes et applaudissant la guerre en Irak.

J’ai aussi connu des militants comme Thirayuth Boonmee [ธีรยุทธ บุญมี] et Seksan Prasertkul [เสกสรรค์ ประเสริฐกุล], celui qui avait rejoint les maquis communistes avec sa femme. Il a écrit un livre et Bhandit Rittakol [บัณฑิต ฤทธิ์ถกล] en a fait un film [en 2001]. Ça s'appelle Moon hunter - Le chasseur de lune.

Plus tard, tous ces activistes se sont assagis, ils ont été récupérés et… retournés. C’est là l'intelligence des Siamois: ils ont un grand sens politique, celui qui leur a fait échapper au colonialisme au XVIIe siècle et au christianisme au XIXe siècle et leur a servi aussi au XXe siècle pendant la guerre froide. Au lieu de tuer les gens et de les mettre en prison, ils ont recyclé tous ces brillants étudiants de gauche. Seksan Prasertkul est par exemple parti faire ses études aux USA!

Par contre, et je le dis dans ma préface de «Pour la plus grande gloire de Dieu», ce à quoi les Siamois n’ont pas échappé, c'est à Coca-Cola et à McDonald! Ils ont aussi succombé au capitalisme sauvage qui est en train de tout détruire en Europe comme en Asie, le consumérisme le plus vulgaire qui défigure tout ce que l'on aime, la beauté de la culture siamoise, française ou japonaise… L'Europe que nous avons construite n’est qu’une constellation de supermarchés, ce n'est pas celle que voulait le général De Gaulle, ce n'est pas une entité politique et culturelle. Et comment, vis-à-vis d'un ennemi beaucoup plus pernicieux que les envahisseurs du XVIIe siècle (les soudards de Louis XIV) ou les Japonais pendant la seconde guerre mondiale, les Thaïlandais vont-ils pouvoir rester d'authentiques Siamois? C’est la question qui me chagrine.

Morgan Sportes (g) avec l'ecrivain Jean Marcel (d) au restaurant "Somsak", Pattaya, aout 2012

Peuvent-ils créer un marché commun asiatique qui n'aplatira pas tout et qui les fera échapper à la Chine, car c'est le possible successeur de l'Amérique en tant que première puissance mondiale, comment arriver à résister à cette l'influence sans perdre son identité? Voilà un enjeu de taille!

En Thaïlande, le capitalisme, au XIXe siècle, a été établi par quelques familles, et les immigrants chinois ont su s'intégrer et s'assimiler parfaitement à la population, ils ont siamisé leur patronyme pour mieux se fondre dans la masse. C'est un roman balzacien: ces pauvres Chinois embauchés comme coolies pour construire le chemin de fer, mourant du paludisme, et puis au bout d'une génération, boom! Commerce, business, le génie chinois! Il y a un excellent livre là-dessus, de George William Skinner, paru il y a 30 ans.

La Thaïlande a une grande capacité d'absorption: les Sino-Thaïs sont devenus une classe dirigeante intelligente, alors que le problème qu'on a en France (et c'est le thème de mon dernier livre «Tout, tout de suite» - un film en sera tiré l'an prochain), c'est la difficulté à intégrer les enfants des immigrés (arabo-musulmans du Maghreb ou d'Afrique) des années 60-70, et maintenant nous avons des ghettos.
P.-P.: Quelques mots sur ce livre?

M. S.: C’est l'histoire de jeunes de banlieue, des gamins un peu fous, qui ont kidnappé un jeune juif pendant 24 jours et l’ont finalement assassiné. Cela a fait la Une de tous les médias à l'époque, c'est la tragédie de la non-intégration. On assiste à une régression vers un islamisme fantasmagorique, des jeunes qui n'ont jamais lu le Coran et ne peuvent comprendre l'architecture des mosquées d'Istanbul ou d'Andalousie, un islam biaisé, dans lequel se refugient des êtres incultes, limite analphabètes, perdus socialement et culturellement. La France d'après-guerre avait su intégrer les Italiens, les Polonais, les Espagnol et les Portugais. Cherchez l’erreur…

Propos recueillis par Raymond Vergé
                                          [CREDIT PHOTOS: RV & JMS]
Morgan Sportes (d) avec Jacques Courtois (g) au restaurant "Somsak", Pattaya, aout 2012

Quelques liens pour complément d’information :
http://en.wikipedia.org/wiki/Seksan_Prasertkul
http://en.wikipedia.org/wiki/G._William_Skinner
http://en.wikipedia.org/wiki/Bhandit_Rittakol

 

Bio sommaire: né le 12 octobre 1947 à Alger, d'un père algérien juif et d'une mère bretonne, Morgan Sportès a vécu en Algérie jusqu'à l'indépendance du pays, en 1962. Auteur d'une vingtaine d'ouvrages, l'écrivain pratique tous les genres: roman historique, autobiographie, roman-enquête, satire, thriller détourné, comme Maos, en 2006.

 

Auteur également d’un livre-reportage, «L’appât», adapté sur grand écran par Bertrand Tavernier (1995), et de «Tout, tout de suite», parution en Livre de Poche, Aout 2012.

 

 



29/05/2013
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