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Siam, Thaïlande ou Prathet Thai?

         

Ces guerriers tout empanachés de plumes bizarrement terminées en arbrisseau et affublés d'étranges jupes tressées, armés d'arc et de lances et qui défilent dans le plus grand désordre sur le plus célèbre des bas-reliefs du temple d’Angkor Wat, qui sont-ils vraiment? Aucun historien n'a jamais pu prouver quoi que ce soit avec la moindre certitude, malgré l'inscription en khmer d'époque juste au-dessous du défilé de ces "Siamois": "Ne Syam Kuk" (Ceux-ci sont les Siamois).

 

          Comme chacun sait, ces fameux bas-reliefs illustrent la procession des troupes étrangères vassales du roi Souriyawarman II. Curieusement, immédiatement après ces Siamois si théâtralement accoutrés, défile le contingent mentionné en khmer "Les Lawo de Lopbouri".

 

     Mais de plus en plus fréquemment les historiens contemporains s'accordent à penser qu'il ne s'agit pas du tout - ethniquement parlant - du groupement humain ancêtre des Thaïlandais d'aujourd'hui mais plutôt d'une ethnie autochtone établie depuis fort longtemps à l'ouest et au nord du Royaume d'Angkor proprement dit, soit dans le Nord-est de la Thaïlande actuelle et le long de la vallée du Mékong au centre et au sud-est du Laos de nos jours - et qui pour les Khmers de l'époque n'étaient que des barbares indisciplinés.

 

          Certains historiens pensent que Siam provient de Sian. Une ethnie dont ne subsisterait plus aujourd'hui que quelques centaines d'individus à la frontière khméro-thaïlandaise. A vrai dire le mystère demeure entier, d'autant plus que Sayam en sanscrit signifierait basané! Il est surprenant que les Khmers angkoriens se soit sentis plus clairs de peau que leurs voisins de l'ouest!

 

          D'autres voient dans les malheureux Cham - pratiquement disparus en tant que peuple - l'origine du nom Syam. En effet, les Chams avaient l'épiderme très foncé, mais ils vivaient à l'ouest de l'empire khmer et les Syamois à l'ouest, alors ?

          Seule certitudes actuelles, nul n'a pu prouver l'origine exacte et incontestable du nom Siam que jamais les Thaïs n'ont utilisé pour nommer leur pays jusqu'à l'époque du règne du roi Rama IV.

 

          Par contre, une des toutes premières mentions écrites en langue thaïe de ce vocable se trouve dans "Phra Syam Thewathirate", désignation de l'ange gardien tutélaire du Royaume de Syam, depuis son apparition dans la chronique du règne du roi Rama IV. Pourtant, depuis leur existence en tant que peuple, les Thaïlandais - toutes classes sociales confondues - utilisent plutôt "Meuang Thai" dans la langue parlée, de préférence à "Prathet Thai", nom officiel du pays qui figure dans tous les actes administratifs et documents officiels en thaï.

 

 

       Ne pourrait-on supposer que l'exquise courtoisie et le raffinement dans la délicatesse montrés à travers les siècles par les souverains thaïs dans leurs contacts avec les étrangers au long nez et aux grands pieds expliqueraient pourquoi les rois de Thaïlande utilisèrent Syam - et non pas Meuang Thaï ou Prathet Thaï - afin de ne pas désorienter les Barbares d'Occident au savoir géographique naturellement limité par la force des choses ?

 

          Mais pourquoi les voyageurs occidentaux du temps d'Ayutthaya dénommaient-ils ce pays le Sayam? Probablement à cause des écrits de Marco Polo qui, lui-même, aurait déformé le nom Sieng ou Siang donné par les Chinois de l'Empire du Milieu au Siam dans ses relations de voyage?

 

       

 

 

Quoi qu'il en soit, à partir du règne du Roi Rama IV, les membres de l'élite de la société siamoise se mirent à utiliser Siam ou Sayam non seulement dans leurs rapports avec les étrangers mais également entre eux, sans que ce nouvel usage s’étende au bon peuple thaï.

 

 

 

Quand le maréchal Phibounsongkram décida que le Siam deviendrait la Thaïlande en 1938 pour le monde extérieur, il visait essentiellement l'impact psychologique que ne pouvait manquer d'engendrer l'implication hégémonique de ce nouvel avatar du nom du pays, signifiant qu'il voulait rassembler toutes les diverses ethnies du peuple thaï éparses dans l'Indochine géographique, soit de l'Assam indien avec son royaume thaï appelé Ahom jusqu'à la perte de son indépendance par les Anglais, jusqu'au Yunnan chinois avec ses principautés thaïes du "Sip-Songphan-Na" (littéralement: "Douze Mille Rizières").

 

         Vaste programme de conquête, bien dans l'air du temps des nationalismes fascisants comme celui de l'antique Perse de la dynastie des Pahlavi devenant l'Iran, en fait nom géographique de l'énorme plateau englobant à la fois la Perse, l'Afghanistan et au-delà de ce dernier pays vers l'Asie Centrale.

           Quand les Allemands désignent la France par Frankreich et les Espagnols par Francia, en quoi cela chiffonne-t-il les Français? Et quand les Français traduisent Deutschland par Allemagne, les Espagnols par Alemania et les Italiens Par Germania, cela choque-t-il nos amis allemands dont le pays devient Germany en anglais ?

          Alors pourquoi cette éternelle controverse à propos de Siam versus Thaïlande qui refait surface de temps à autre dans certains milieux thaïs et étrangers ?

        Et si, le plus simplement du monde, pour accorder les uns et les autres une fois pour toutes, le nom véritable de ce pays, Prathet Thaï, s'imposait définitivement et se voyait décrété urbi et orbi?

Michel Muscadier (article publié dans Gavroche - Juin 2004)



29/04/2011
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